Henry Michel et le Puy Jalard

Le novateur oublié de l’élevage

  Retour à la page précédente
Le calendrier révolutionnaire est encore en usage quand Jean François Henry Michel naît à Limoges le 10 frimaire de l’an X (1er décembre 1801). Son père, Pierre Léonard Michel, a quarante ans, sa mère est beaucoup plus jeune. Limoges est un centre très actif de négoce pour tout le sud ouest mais la ville n’est pas encore desservie par le chemin de fer ; le premier train ne l’atteindra que le 2 juin 1856. Les entreprises de « roulage » y prospèrent.

Pierre Léonard Michel est négociant, probablement en tissus. C’est un habitué des voyages entre Limoges et Paris. Henry Michel se lance lui aussi dans le négoce mais il ne semble pas qu’il soit à son compte. C’est probablement un commissionnaire, ou un employé haut placé, de l’affaire de roulage  de Jean Pouyat qui approvisionne en kaolin les manufactures et va bientôt créer sa propre usine. Henry Michel évolue dans la bourgeoisie du négoce et de la porcelaine qui s’enrichit et acquiert terres et « châteaux » de la banlieue de Limoges. Le Vigen, alors section de la commune de Solignac, possède nombre de ces châteaux.

P105-HMichel.01.PuyJalard

Maison du Puy Jalard

 La bourgeoisie limougeaude s’y retrouve à la campagne durant l’été. Elle y adhère à l’idéal agronomique, moteur en Limousin de la pensée positiviste et éclairée d’un siècle qui s’ouvre à la technique.
Le 26 mars 1845 Henry Michel, âgé de 43 ans, acquiert un ensemble de terrains et de bâtiments au Puy-Jalard et, bien qu’il semble conserver ses autres activités, se lance dans l’élevage. Il n’a probablement aucune expérience agricole mais il peut investir beaucoup d’argent. Il entreprendra des travaux dans sa propriété pendant plus de vingt ans.
Le Vigen compte alors de grands propriétaires férus d’agronomie : Louis Pouyat, fils de Jean Pouyat cité plus haut, à Bréjoux (où, pour la première fois en Limousin, une machine à faucher est utilisée en juin 1861), Frédéric puis Albert Le Play à Ligoure, Adrien Delor au Puy Mathieu. Moins étendue que celles des autres grands propriétaires l’exploitation d’Henry Michel est surtout atypique.

En Limousin on pratique le fermage ou le métayage (colonage). En confiant  des exploitations assez petites à des familles stables dans le temps, les propriétaires lient les métayers ou les fermiers à la terre qu’ils cultivent .

Les bovins y sont utilisés jeunes comme animaux de travail et de production laitière pour ensuite être mis à engraisser pour la boucherie. Les cultures sont variées et assurent une quasi autosuffisance.

 

P105-HMichel.02.Faucheuse

Machine à faucher. Tableau du 19ème. En Limousin la traction était plutôt assurée par des bovins. (Image Wikipedia)

Henry Michel opte pour « la réserve en faire valoir direct » dans laquelle des domestiques salariés mobiles, souvent jeunes et célibataires, sans attache avec la terre appliquent ses ordres. Il pratique un élevage exclusivement destiné à la boucherie. A la limousine il préfère la durham anglaise plus précoce à l’engraissement. Il dissocie bêtes de travail et bêtes à engraisser et organise le domaine en conséquence. Les prairies sont plus vastes que les terres. La plus grande partie des terres est consacrée aux plantes fourragères ou à racine ; le froment ne vient qu’en second. Il pratique un amendement et un assolement particuliers. 

P105-HMichel.03.Durham

Taureau de race Durham (Image Wikipedia)

HenryMichel se distingue aussi par l’architecture et l’hygiène de ses bâtiments :

  • « Les bâtiments d’une ordonnance gracieuse et commode, donnent au paysage un air de richesse qui contraste avec les dispositions informes et l’état malpropre de la plupart de nos exploitations. La porcherie fait une habitation presque agréable d’un endroit ordinairement peu séant »  (Distribution des prix du concours agricole de la Société d’Agriculture – 2 septembre 1860)

Les grands propriétaires ont adopté la conception sociale et familiale dont Frédéric Le Play est le théoricien. La vision d’Henri Michel est industrielle.

Henry Michel est reconnu comme un expert; il gagne de nombreux prix dans les concours agricoles. Il impressionne, il étonne, c’est parfois un modèle : « M. Henry Michel et ceux qui marchent dans sa voie rendent à notre pays un service incontestable en démontrant par leurs  travaux et leurs succès que notre sol trop méconnu est susceptible de rendre, sous une habile et forte direction, dans une grande partie de son étendue, les plus riches produits agricoles » (L’Agriculteur du Centre – 1856)

Mais tout l’oppose à ses contemporains. Il ne fait pas réellement partie de la bourgeoisie même s’il la fréquente. Il est aussi en décalage par rapport aux contraintes des petits propriétaires qui, notamment,  ne peuvent adopter la race durham moins laitière et moins forte à la tâche que la limousine. Ses expériences sont critiquées par ceux qui lui reprochent de ne pas avoir besoin de l’agriculture pour vivre et de pouvoir rechercher l’excellence sans avoir à en souffrir les contraintes. Il est un peu excentrique et son anglomanie ne se limite pas à la race durham. La mode de cette race, jusqu’alors vive en France mais arrivée assez tard en Limousin, commence d’ailleurs à décliner.

 

P105-HMichel.04.Puy.Jalard

Les initiales d’Henry Michel sur une porte au Puy Jalard

Le modèle d’Henry Michel n’est pas compatible avec la structure sociale et économique de l’agriculture limousine du 19 ème siècle. Il ne fait pas école.

Pendant 33 années, en élevage comme en culture, il a expérimenté, mis au point et appliqué des innovations, des méthodes, des concepts qui seront repris plus tard. La limousine bénéficiera des méthodes culturales appliquées à la durham. Mais pour l’heure d’autres courants dominent et l’emportent. En 1878 il vend le Puy Jalard. Ironie de l’histoire, le Herd Book de la race limousine sera créé 8 ans plus tard.

De 1862 à 1878, dans la deuxième partie de son parcours au Vigen, Henry Michel est un conseiller municipal assidu. En 1871, lorsque le Vigen se sépare de Solignac, il soutient la commune naissante en accueillant gracieusement  chez lui l’école et l’instituteur. Il reste célibataire jusqu’à 1874 où, à 72 ans, il épouse Marie Treillard, sa servante dont il a eu une fille 9 ans plus tôt.

Il meurt le 8 janvier 1890 et tombe dans l’oubli. L’Histoire va à son pas ; les précurseurs ont toujours tort.

Sources : M. Maurice Darfeuille, M. André Couturier, étude sur Henry Michel de M. Stéfane FRIOUX.

23/10/17 – 10/07/18